Le procès n’a pas eu lieu, mais le verdict serait déjà connu ?

Il faut avoir un sacré talent pour raconter la fin d’un procès avant même son ouverture. Ou une sacrée confiance dans ses prédictions.

Un journaliste d’un média guadeloupéen aurait annoncé le résultat d’un jugement avant la tenue du procès. Si les dates et les faits sont bien ceux-là, il ne s’agit pas d’une simple maladresse de vocabulaire. Il s’agit d’une question qui touche au cœur de notre métier : comment peut-on présenter comme une décision de justice ce que la justice n’a pas encore décidé ?

Un journaliste peut révéler une date d’audience. Il peut expliquer les accusations, recueillir la parole des parties, rapporter les réquisitions du parquet lorsqu’elles ont été prononcées. Il peut même analyser les issues possibles. Mais une prévision reste une prévision. Une réquisition n’est pas un jugement. Et une conviction personnelle, aussi forte soit-elle, ne devient pas un verdict parce qu’on lui donne le ton de la certitude.

En Guadeloupe, les informations circulent vite. Les noms aussi. Une phrase publiée à la hâte peut être partagée des centaines de fois avant qu’une correction n’apparaisse, si correction il y a. Pendant ce temps, la personne concernée doit vivre avec une condamnation annoncée dans l’espace public alors que les juges ne se sont pas encore prononcés.

Que l’on soit convaincu ou non de sa culpabilité ne change rien à cette règle élémentaire : ce n’est pas au journaliste de rendre la décision à la place du tribunal.

Je connais la tentation d’aller vite. LePIGETV vit au rythme de l’actualité, pas à celui des communiqués publiés trois jours trop tard. Mais être rapide ne donne pas le droit de sauter une étape aussi fondamentale que le procès lui-même. Informer le premier n’a aucune valeur si l’on informe de travers.

Alors, que le média concerné apporte une réponse précise. Quel est le numéro ou la date de la décision annoncée ? S’agit-il d’un jugement antérieur, d’une autre procédure ou d’une audience à venir ? Si le journaliste parlait d’une hypothèse, pourquoi l’avoir formulée comme un résultat ? Ces questions sont simples. Elles appellent des faits, pas des indignations de façade.

Et si une erreur a été commise, il faut la corriger avec la même visibilité que l’annonce initiale. Une discrète modification du texte, une fois que tout le monde l’a lu, ne suffit pas. La responsabilité éditoriale ne s’arrête pas au bouton « publier ».

La presse a le droit de questionner la justice. Elle a même le devoir de le faire. Mais elle perd sa crédibilité lorsqu’elle brouille la frontière entre ce qu’elle sait, ce qu’elle suppose et ce qu’elle aimerait voir arriver.

Un procès n’est pas un scénario dont un journaliste écrit la dernière page à l’avance. En attendant la décision des juges, la seule chose que l’on puisse exiger d’un média, c’est de dire exactement ce qu’il sait — et d’avoir l’honnêteté de dire ce qu’il ne sait pas.

Dane Martias
Directeur éditorial LePIGETV

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